Contexte d’émergence de « Mission universelle et tribalité »

image_pdfimage_print
 

La quarante-huitième session de la Chaire Cardinal Malula, en ce jeudi 15 mars 2018, se tient dans la préparation immédiate d’une publication collective toute prochaine conçue dans le sillage de l’Union Pontificale Missionnaire.

xxxx

Nous avons choisi le thème général : « Mission universelle et tribalité » pour faire écho à une préoccupation actuelle et lancinante aussi bien du Saint-Père François que de bien des pasteurs et des fidèles de l’Eglise d’Afrique. Depuis sa naissance, l’Institut Africain des Sciences de la Mission et sa Revue Africaine des Sciences de la Mission entendent penser « les nouveaux appels de la mission » dans l’aujourd’hui de l’Eglise et de ses pasteurs.

Voilà qu’il s’impose aujourd’hui de penser la tribalité dans la mission universelle. Le thème s’impose, par exemple, dans la pertinence et l’impertinence d’une actualité qui a relevé récemment le rôle prophétique du Saint-Père. Le 8 juin 2017, le pape a donné un ultimatum aux prêtres du diocèse d’Ahiara au Nigeria. Au 8 juillet, chacun devait écrire une lettre personnelle de renouvellement d’obéissance au pape et d’acceptation de l’évêque nommé par le pape Benoît XVI en 2012.

De quoi s’agit-il et comment les faits ont-ils retenti pour s’imposer jusque dans la tenue de la présente Chaire Cardinal Malula ?

Interpellation

L’interpellation est venue de Rome. Le 26 novembre 2016, le préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples s’adressait à une vingtaine de prêtres, dont la plupart étaient venus d’Afrique pour participer au programme de recyclage organisé par l’Université Pontificale Urbaniana. Sur un ton pathétique, le cardinal Fernando Filoni demandait ainsi de l’aider à comprendre cette « nouvelle ecclésiologie » qui, expliquait-il, faisait que des prêtres et des fidèles laïcs, dans certains diocèses, n’acceptaient pas de nouveaux évêques venus d’ailleurs. Le cardinal Filoni fustigeait alors cette mauvaise intelligence qui privilégie le particulier au détriment de l’universel. La théologie de l’inculturation et la théologie de la libération seraient ainsi, à ses yeux, mal comprises et causes de formes de cette dérive à éviter, à dénoncer.

 Les faits

Le préfet de la Congrégation pontificale pour l’évangélisation des peuples, qui, en quelque sorte, gouverne et fait nommer les évêques dans les Eglises d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du sud, était sans doute tenu par le « secret pontifical ». Sinon, il aurait cité au moins un cas qui s’est révélé au public quelques mois plus tard.

La chronique renseigne, d’après le journal La Croix du 3 juillet 2017, que prêtres et fidèles du diocèse d’Ahiara récusaient Mgr Peter Obere Okpaleke, le nouvel évêque nommé par le pape Benoît XVI en 2012 pour succéder au tout premier évêque du diocèse, Mgr Victor Chikwe, décédé en 2010 après vingt-cinq ans d’épiscopat. La Croix écrit : « Sur fond de tensions ethniques, ils mettent en cause le fait que Mgr Okpaleke n’ait pas été choisi parmi les ‘700 prêtres du diocèse’, qu’il ne parle pas l’igbo, le dialecte des populations les plus pauvres de son diocèse, et qu’il vienne de la tribu Akwa et non des Mbaise dont sont ressortissants ses fidèles. » (La Croix, 3 juillet 2017)

Et voici quelques dates à noter depuis le 7 décembre 2012, jour de la nomination de l’évêque par le pape :

  • Le 13 mars 2013, le jésuite Jorge Mario Bergolio devient pape, le pape François.
  • Le 21 mai 2013, Mgr Okpaleke, empêché de prendre physiquement possession de son diocèse, est ordonné évêque au grand séminaire d’Ulakwo, dans le diocèse voisin d’Owerri. Il a choisi comme devise épiscopale : « Veni Sancte Spiritus ».
  • En juillet 2013, le pape François nomme administrateur apostolique d’Ahiara le cardinal John Onaiyekan, archevêque d’Abuja.
  • Lors de sa visite au Kenya, en novembre 2015, le pape a invité les jeunes à s’attacher à la patrie, à la nation et à refuser tout tribalisme.
  • Après maintes tentatives de conciliation menées par la Secrétairerie d’Etat et la Congrégation pour l’évangélisation des peuples et d’autres comme celle du cardinal ghanéen Peter Turkson, alors président du Conseil pontifical Justice et Paix, le Saint-Père « frappe du poing sur la table », comme l’écrit l’agence de presse Aleteia. Le 8 juin 2017, le pape a reçu une délégation de l’Eglise du Nigeria et du diocèse d’Ahiara conduite par l’administrateur apostolique, le cardinal Onayekan. Et le pape, profondément attristé, pensant, dit-il, à la parabole des vignerons homicides dont parle l’Evangile (cf. Mt 21, 33-44), a déclaré : « Ceux qui se sont opposés à la prise de possession de l’évêque, Mgr Okpaleke, veulent détruire l’Église. Ceci n’est pas permis. Peut-être ne s’en aperçoivent-ils pas mais l’Église souffre actuellement et le Peuple de Dieu en elle. Le Pape ne peut demeurer indifférent ». Et le pape, qui avait pensé jusqu’à l’idée de supprimer le diocèse, a demandé plutôt à chaque prêtre, résident au diocèse ou à l’étranger, d’écrire personnellement, dans les trente jours, une lettre d’excuse pour redire son obéissance et l’acceptation de l’évêque nommé. Le pape avertit que « ceux qui ne le feront pas seront suspendus a divinis ipso facto et déchoiront de leur office ».

157 des 200 prêtres du diocèse se seraient exécutés, mais d’autres, avec des fidèles laïcs, ont estimé que le pape était mal informé et qu’ils étaient victimes d’une injustice. Des prêtres se disaient incapables, psychologiquement, de collaborer avec le nouvel évêque.

  • 9 septembre 2017, le Conseil laïc d’Ahiara a publié une lettre rejetant le nouvel évêque malgré l’intervention du pape. Des laïcs écrivent même que « ceux qui prétendent accepter Mgr Peter Okpaleke sont des imposteurs ».
  • En septembre 2017, le pape a rappelé aux nouveaux évêques en formation à Rome que « l’Eglise est appelée à se mettre toujours au-dessus des connotations tribales et culturelles ».
  • Le 1er décembre 2017, l’évêque de Kafanchan, dans le nord du Nigeraia, Mgr Joseph Danlami Bagobiri, a publié une lettre pour donner raison aux prêtres et aux laïcs d’Ahiara qui refusaient leur évêque. La Conférence épiscopale a condamné cette prise de position qui contiendrait « beaucoup d’affirmations fausses ».

La démission

Cinq ans, deux mois et une semaine depuis sa nomination, le 14 février 2018, mercredi des cendres, Mgr Okpaleke présente sa démission au Saint-Père. Dans une Lettre pastorale, il explique notamment avoir entrepris cette démarche « pour le bien de tous les fidèles d’Ahiara, en particulier de ceux qui sont demeurés fidèles dans une Eglise locale contrôlée par certains prêtres ». Plus explicitement encore, il écrit : « Je considère ma démission comme la seule option correcte pour faciliter la ré-évangélisation des fidèles et, beaucoup plus important et urgent, des prêtres d’Ahiara, en particulier maintenant que le Saint-Père et ses collaborateurs de la Curie romaine pourront distinguer les prêtres qui affirment leur loyauté au Saint-Père et ceux qui ont décidé de se retirer en désobéissance de l’Eglise catholique ».

Le Saint-Père a accepté la démission de Mgr Okpaleke, et il a nommé un administrateur apostolique, Mgr Lucius Iwejuru Ugorji, évêque du diocèse voisin d’Umuahia.

Et la Chaire Cardinal Malula…

Le nom du diocèse, de l’évêque contesté ou des tribus peuvent changer, et l’on reconnaîtra la même situation ailleurs. A bien des égards, la question soulevée ici touche le centre de la foi chrétienne et le cœur de la mission. Voilà pourquoi l’Institut Africain des Sciences de la Mission organise sur ce sujet cette session de la Chaire Cardinal Malula.

La Revue Africaine des Sciences de la Mission et les Editions Baobab publieront tout prochainement un livre collectif d’une quinzaine d’auteurs pour poser le problème, en articuler les passes et les impasses et ainsi « aider à comprendre » dans quelle mesure la mission universelle interroge la question de l’identité chrétienne et… tribale.

Quatre auteurs ont accepté de participer à l’échange d’aujourd’hui.

  1. Le premier conférencier est le père jésuite Léon de Saint Moulin, professeur émérite de l’Université Catholique du Congo, membre du Centre d’Etudes pour l’Action Sociale, le CEPAS. Et c’est trop peu dire sur sa présentation. Sa contribution dans l’ouvrage collectif et sa conférence s’intitule : Unité dans le Christ et identités ethniques en RD Congo

  2. Monsieur l’abbé François Batuafe, prêtre du diocèse de Basankusu, est un jeune docteur en Bible et tout nouveau professeur à l’Institut Saint Eugène de Mazenod. Sa conférence s’intitule : Tribalité dans la Bible et en Afrique : Approche interculturelle

  1. La troisième contribution de l’ouvrage collectif à paraître bientôt est de Sœur Josée Ngalula, religieuse de saint André, professeure de théologie à l’Institut Saint Eugène de Mazenod. Et c’est peu dire de sa présentation. Sa conférence s’intitule : L’impact de la référence tribale dans les communautés ecclésiales vivantes de base (CEVB) dans l’archidiocèse de Kinshasa

 4. La quatrième conférence choisie pour cette session de la Chaire Cardinal Malula est du père Patience Mpayembe, religieux de saint Vincent de Paul, professeur de missiologie dans notre institut.  Sa conférence s’intitule : L’Eglise et sa mission universelle en milieu pluriethnique. Exigence de conversion

 

Jean-Baptiste Malenge

 

Create PDF    Send article as PDF