Jean-Baptiste Malenge : La guerre est un crime

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Le dernier livre du professeur Jean-Baptiste Malenge est un essai sur la non-violence, un plaidoyer pour la paix. En philosophie, en communication ou en religion, la guerre est à… combattre. (144 pages, 11/18 com)

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Introduction

La guerre sent mauvais

Tout commence par le corps. Le cœur, l’estomac, le nez. Les yeux tentent de repousser la vue du sang répandu. Il y a surtout des odeurs…

« Nous sentions mauvais », m’a dit une religieuse burkinabè me racontant la guerre vécue en 1998, dans sa vie missionnaire au Congo-Brazzaville. Avec deux consoeurs, un prêtre et l’évêque, elle a passé trois jours dans une étroite cellule de caserne militaire, après trois premiers jours de marche forcée. Les jeunes soldats commis à leur garde étaient censés les accompagner jusqu’aux lieux d’aisance. Et il y avait, parmi ces soldats, des enfants connus qui avaient parfois servi la messe dans l’église paroissiale… Nous n’avons jamais accepté d’y aller, renseigne la religieuse.

Au lendemain du retrait des rebelles du mouvement dit du M23 de la ville de Goma qu’ils avaient occupée du 20 au 1er décembre 2012, le journaliste Alain Diasso a écrit : « A Goma, ça ‘pue’ du M23[1]. » Le commentaire du journaliste accuse la « roublardise » des membres du mouvement rebelle dissimulé dans la ville et autour de la ville.

Les récits feraient croire à l’univers de La vie et demie ou d’un autre roman du congolais Sony Labou Tansi. Tout y pue la violence et la mort. Entre la fiction et la réalité, la guerre tend à supprimer toute différence.

Pour sa part, le journaliste Laurent Houssay de l’Agence France Presse rapporte les propos d’Edith Bouvier, reporter de guerre, pour qui la guerre, « c’est l’odeur de la mort qui ne disparaît pas, même après dix douches, il faudrait pouvoir s’en défaire, comme on range son gilet pare-balles et son téléphone satellitaire[2] ».

Mais dans le registre, c’est plutôt de Basankusu, dans la province de l’Equateur, que nous vient le titre. L’évêque de Basankusu avait une expression favorite : « Bitumba solo mabe ! La guerre sent mauvais ! »

Pendant des années, Mgr Joseph Mokobe a fait répéter la phrase au cours de ses homélies. A Basankusu, nul ne souhaitait revivre les années de guerre. Beaucoup ont perdu des parents. Des familles et des couples se sont disloqués et pour longtemps.

Chacun a emporté dans son corps des odeurs et des détonations. L’aéroport de Basankusu avait été un enjeu stratégique pour l’armée gouvernementale de Kinshasa et celle du chef rebelle Jean-Pierre Bemba. Jamais de mémoire d’homme on n’avait entendu pareilles détonations qui secouaient les intestins.

Comme adulte, je n’ai personnellement jamais vécu la guerre. Mais je ne m’estime pas du tout heureux pour autant. Contrairement à ce qu’a pu penser le philosophe hollandais Erasme au seizième siècle, la guerre n’est pas douce pour moi qui ne l’ai pas vécue. Mais jusqu’où ne suis-je pas une victime collatérale de bien des guerres ?

Certains médias semblent tant se délecter des coups de feu, des enfants soldats, des déplacés de guerre et des massacres. Tels sont leurs « sujets » favoris. Des chefs de guerre parés des meilleures intentions et promis aux meilleurs postes dans une vie politique postérieure, tels sont les meilleurs interlocuteurs et invités préférés de tels médias. Ainsi, dans les paysages africains, ne devraient briller que d’anciens seigneurs de guerre !

Ce sont des intellectuels qui donnent leur caution à des entreprises guerrières. Et des Eglises consacrent des prières d’invocations pour la survenue de la guerre destinée à consumer des ennemis, à brûler des adversaires politiques que la compétition démocratique, par des élections notamment, ne peut contraindre à l’abandon et donc à l’alternance souhaitée.

J’ai entendu beaucoup de récits de guerre racontés par des survivants. Mais c’est toujours en vain que je demande d’écrire l’un ou l’autre épisode pour renseigner notre futur commun et pour ainsi rendre sage et prévenir de nouvelles guerres. Le seul rappel des événements vécus fait trop mal, répondent certains. Ils promettent de laisser passer un peu le temps pour cicatriser des blessures. D’autres trouvent difficile d’apprendre l’art d’écrire avec un récit qui est déjà dur à porter. Apprendre à écrire semble plus traumatisant encore. Il y en a qui s’imaginent qu’écrire doit même être plus difficile que de vivre une guerre.

Et voilà pourquoi je m’oblige ou me résous à traduire à ma manière la conviction qui résume bien des récits entendus : la guerre est un crime.

Ces quelques pages veulent donc modestement considérer l’affirmation selon laquelle la guerre est un crime. Il ne s’agit pourtant pas de rapporter des émotions. Au défi de l’actualité, il s’agit ici de prévenir contre la culture de la violence qui tend à s’imposer dans les consciences et qui affleure dans les discours. C’est un devoir d’intelligence qui est exercé ici. C’est un appel de la philosophie dans ce que cet amour de la sagesse plaide radicalement pour la vie.

La biographie officielle de bien des personnalités politiques escamote la période de leur vie passée dans une rébellion. Ces hommes et femmes préfèrent s’afficher comme des artisans de la paix. Ils émeuvent bien lorsque, la main sur le cœur, ils dénoncent tout nouveau seigneur de guerres. Et les hérauts des guerres d’hier deviennent ainsi des héros de la paix d’aujourd’hui ! Un Paul de Tarse, persécuteur devant l’éternel, est bien devenu un jour l’apôtre de la paix. L’ancien président sud-africain Nelson Mandela, enterré le 15 décembre 2013 comme l’icône mondiale de la non-violence des temps modernes, ne figurait-il pas, jusqu’en 2008, sur la liste des terroristes reconnus par les Etats-Unis d’Amérique ? Il était le fondateur de la branche armée de son parti politique. Il avait posé des bombes.

Il faut des journalistes pour rappeler le passé récent des uns et des autres. Mais les journalistes et les chefs militaires ne filent pas toujours le parfait amour. Dans l’est de la République démocratique du Congo, le dimanche 1er septembre 2013, Vianney Kazarama, porte-parole du mouvement rebelle du M23, a publié sur sa page Facebook un message en langue swahili promettant du « bon plaisir » à un journaliste de Goma. L’organisation Journaliste en danger a traduit le message : « Il y a un journaliste de Goma qui a oublié son métier en propageant de fausses informations. Qu’il ne s’inquiète pas, car dans peu de temps, nous allons poser un petit acte qui lui fera grandement plaisir. Chers frères bien aimés, cela va vous choquer, mais nous en tant qu’armée, nous savons ce que nous faisons… » 

Et le communiqué de Journaliste en danger (JED) déplore, bien sûr, la menace. Et de poursuivre : « JED condamne et dénonce vigoureusement ces menaces proférées contre un acteur des médias qui n’a fait qu’user de sa liberté d’expression en publiant une analyse intellectuelle sur un réseau social. JED demande à monsieur Vianney Kazarama du M23 de retirer ses propos et à tous les groupes armés opérant dans l’Est de la RDC de respecter scrupuleusement la liberté de la presse et d’expression dans les localités sous leurs contrôles.  En tout état de cause, JED tiendra le M23 et ses dirigeants pour responsables de tout acte fâcheux qui pourra attenter à la vie de n’importe quel professionnel des médias opérant présentement à l’Est de la RDC[3]. »

Le chef de guerre doit se croire devant une bonne blague à lire ces menaces de l’Organisation de défense des journalistes. Journaliste en danger est dans son rôle de défendre… les journalistes en danger. Mais que dire au-delà de la liberté d’expression et au-delà de la personne des journalistes ?

Entre 1998 et 2002, les évêques de la RDC ont dénoncé plusieurs fois les profanations des églises commises par le mouvement rebelle du RCD-Goma. Mais on se demandait bien comment des bandits armés qui éventraient des femmes enceintes iraient se recueillir devant le saint-sacrement dans une chapelle abandonnée par des religieuses en fuite. Pendant la même période, à Molegbe, dans la province de l’Equateur, un chef rebelle du Mouvement de Libération du Congo avait choisi la chapelle des religieuses comme sa chambre à coucher. Dans la province du Katanga, en février 2013, un chef des miliciens Bakata-Katanga a choisi de s’installer avec sept concubines dans la sacristie de l’église paroissiale Immaculée conception de Lukafu, dans le diocèse de Kilwa-Kasenga.

Dans le concert mondial des voix belliqueuses, la petite voix du tout nouveau pape François vint détonner en septembre 2013. Le président américain Barack Obama et les autres chefs d’Etat occidentaux se préparaient à mener une guerre officielle en Syrie. Le pays avait déjà compté des milliers de morts. Le Saint-Père a invité les catholiques, les chrétiens, les personnes de bonne volonté à jeûner, le 7 septembre, contre le projet ourdi par des chefs d’Etat occidentaux.

Pour le pape François, « la guerre est le suicide de l’humanité, parce qu’elle tue le cœur, elle tue là où réside le message de Notre Seigneur : elle tue l’amour ! Parce que la guerre vient de la haine, de l’envie, de la volonté de pouvoir ». Le pape parlait lors de la messe du dimanche matin 2 juin 2013, dans la chapelle Sainte Marthe. Cinquante-cinq parents de soldats italiens tués ou blessés lors de récentes guerres participaient à la messe.

François n’innovait vraiment pas. Ses prédécesseurs immédiats, Jean-Paul II et Benoît XVI, ont rappelé l’enseignement officiel de l’Eglise catholique contre la guerre. Le mardi 3 septembre 2013, à l’homélie de la messe matinale, le pape François a eu raison de rappeler que Jésus n’a pas eu besoin d’armée pour chasser les démons, qu’il n’a recouru ni à l’arrogance, ni à la force ni à l’orgueil. Mais beaucoup n’ont pas manqué de rappeler au pape que si l’amour et l’humilité ont été les forces de Jésus, l’Eglise catholique n’a pas toujours dénoncé la guerre, que des pages sombres de son histoire la montrent en train de recourir à la force militaire pour s’imposer. Et qu’on ne parlerait pas de la Bible, de ce livre de référence qui résonne de cris de guerre et pue le sang au nom du Se

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